La crise du COVID-19 constitue notre dernière chance de sauver le monde – il est temps de s’unir

Lorsque le coronavirus a frappé l’Europe, l’UE était en train de négocier son cadre financier pluriannuel (CFP), un accord majeur entre les chefs d’État européens concernant les dépenses de l’UE pour les sept prochaines années. Encouragés par une économie relativement florissante et imprégnés d’un sentiment d’unité depuis le Brexit, les États membres se dirigeaient vers un accord jusqu’à ce que le Covid fasse son apparition.

L’Italie, frappée très tôt et sans merci par le virus, a rapidement eu besoin de la solidarité matérielle, financière et politique de ses partenaires européens. Fin mars, le Premier ministre italien Giuseppe Conte a plaidé pour un accès facilité au crédit d’urgence en activant le Mécanisme européen de stabilité (MES), dispositif intergouvernemental créé lors de la crise de la zone euro afin de fournir rapidement des prêts aux pays faisant face à des difficultés économiques. Le piège d’un tel dispositif ? La dette serait garantie par les États de la zone euro, dont les Pays-Bas et l’Autriche, qui ont publiquement rejeté l’idée de faire peser sur leurs contribuables la « dette italienne ».

Leur contre-proposition reposait sur des prêts garantis par le MES et conditionnés à un engagement italien en faveur d’une réforme radicale du secteur public ainsi qu’une réduction des dépenses publiques. Le fait d’insister sur ces conditions – dont l’origine remonte à la crise financière grecque – fit bonne impression à La Haye et à Vienne. Mais pour de nombreuses personnes au sein des pays du sud, cela a ravivé d’amers souvenirs liés aux conséquences de la crise de 2008 lorsque d’avares bureaucrates, issus des pays du nord, imposèrent un néolibéralisme brutal et une « solidarité » européenne ressemblant davantage à une servitude de la dette. En mai,  malgré des dizaines de milliers de décès parmi les citoyens européens et des dizaines de millions de nouveaux chômeurs, l’idée même d’une réponse structurelle conjointe au coronavirus semblait lointaine alors que la vieille fracture nord-sud avait été rouverte par des accusations mutuelles visant l’avarice protestante et la prodigalité latine.

C’est alors qu’Angela Merkel et Emmanuel Macron entrèrent dans le débat avec un plan de relance qualifié par le Financial Times de « très grosse affaire pour l’Europe » : l’UE pourrait elle-même lever sur les marchés financiers un fonds de relance doté de 500 milliards d’euros. Ces fonds seraient ensuite distribués aux États membres sous forme de subventions afin de pallier aux conséquences du Covid. L’UE dispose en effet d’une large capacité d’emprunt et pourrait lever ce montant, mais une dette commune de cette ampleur serait sans précédent : l’Allemagne elle-même a longtemps œuvré contre les « Eurobonds » et sa décision de finalement franchir le Rubicon a été perçue comme un jalon historique sur la voie d’une véritable union fiscale pour la zone euro.

Fin mai, la proposition franco-allemande – s’élevant dorénavant à 750 milliards d’euros et renommée pour l’occasion NextGeneration EU Recovery Instrument – constituait le cœur du plan présenté par la Commission européenne afin de relancer l’économie du continent autour d’un développement plus durable. En outre, les 1,1 trillion d’euros issus des propositions liées au CFP ont été repensés afin d’injecter autant d’argent que possible dans la cohésion sociale et économique en vue d’atténuer ainsi l’onde de choc économique à venir.

Ce plan met également en avant la souveraineté économique européenne ce qui constitue une nouvelle reconnaissance tacite que la mondialisation aura été irrémédiablement impactée par le coronavirus. Les sommes en jeu sont énormes, et les idées présentées sont majeures : les propositions de la Commission suggèrent que des changements radicaux de notre modèle économique seront nécessaires pour répondre à cet « enjeu générationnel crucial ».

Jusqu’ici, les Pays-Bas ne se sont pas prononcés sur le plan de la Commission tandis que l’Autriche a courtoisement fait connaitre sa préférence pour des prêts plutôt que pour des subventions sans toutefois écarter ces dernières d’entrée de jeu. Cet accueil en demi-teinte préfigure un compromis possible sur un futur plan compte tenu de l’hostilité, jusqu’alors très forte, de ces pays à l’égard de la mutualisation des dettes. L’influence allemande n’est pas pour rien dans ce revirement. Toutefois, « rien n’est convenu tant que tout n’est pas convenu » et le destin de la réponse européenne au coronavirus repose in fine entre les mains des États membres qui doivent l’accepter à l’unanimité lors du Conseil européen de juillet prochain.

Seul le temps, assorti d’une lutte politique acharnée, permettra de savoir si l’UE est véritablement capable de faire preuve de solidarité durant cette crise d’ampleur inédite. Dans le cas contraire, la foi du sud de l’Europe envers le projet européen, fortement érodée durant la crise économique, pourrait s’évanouir définitivement. L’enjeu ne pourrait pas être plus important. Néanmoins, ce manque de solidarité ne constitue pas la seule menace existentielle pour l’UE en tant qu’Union de valeurs.

Le CFP pré-Covid était déjà miné par des propositions inquiétantes pour toute personne soutenant l’idée même d’une Europe de la paix. Il était prévu d’investir des sommes considérables dans la R&D militaire, dans l’acquisition par les pays en développement de capacités sécuritaires et un renforcement du contrôle aux frontières sans accroissement équivalent du contrôle démocratique. À cet égard, nos collègues du Réseau européen contre le commerce des armes font état du fait que « malgré la difficulté des négociations à venir, il est peu probable que les fonds européens attribués au secteur militaire soient touchés par le Covid-19 ». Il semble qu’en dépit de son poids pour nos services publics et pour nos dettes, les gouvernements européens ressentent toujours le besoin d’investir des milliards d’euros dans le complexe militaro-industriel.

Les faits sont là : le Covid a changé le monde. Son impact nous a forcés à repenser les fondements de nos sociétés : qu’entendons-nous par employés « vitaux » et « qualifiés », à quoi devraient ressembler nos habitudes de travail, quelles devraient être nos priorités économiques, mais également en quoi la poursuite du profit at-elle rendue nos économies fragiles et inégalitaires. L’Allemagne et la France se sont montrées très claires sur ce point le mois dernier : rien n’est exclu en termes de changement radical. Il est temps de promouvoir un meilleur modèle pour l’Europe et ses habitants – c’est notre dernière chance de repenser nos sociétés et nos économies avant que les effets liés au changement climatique ne deviennent irréversibles.

Si nous souhaitons préserver le projet européen, notre bien-être économique et notre planète, il est vital d’aboutir à un engagement mutuel courageux lors du Conseil européen du mois prochain. Les États membres doivent répondre au coronavirus par un programme prônant le changement et fondé sur la générosité et la durabilité. Il est également nécessaire que notre solidarité dépasse les frontières européennes : nos gouvernements doivent refuser d’alimenter la machine de guerre internationale à un moment où tant de morts insensées se produisent, tout en s’engageant à nouveau en faveur des idéaux européens fondés sur un projet pacifique servant de modèle pour le monde. Alors que nous appelons les chefs d’État européens à s’engager en faveur de la paix et de la compassion, la pertinence de nos valeurs en ces temps de grand changement nous est de nouveau rappelée.

 

Photo: Yuri Samoilov (CC)

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Kalvin Soiresses Njall, Député Belge et Cofondateur du Collectif Mémoire Coloniale et Lutte contre les Discriminations (CMCLD) discute avec Kékéli Kpognon de Conseil Quaker pour les Affaires Européennes.

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