Pourquoi Eurosatory devrait être fermé pour de bon – et pour le bien du monde (Partie 2)

[Partie 1]

L’interdépendance des questions

S’il y a une leçon que nous avons tirée – ou devrions avoir tirée – de cette pandémie, c’est qu’aucun problème ne peut être analysé, et encore moins résolu, sans en comprendre le contexte. Nous avons vu comment les dépenses excessives en matière de défense au détriment de la santé ont eu des conséquences tragiques pendant la pandémie du Covid-19. Les experts nous avertissent maintenant que le respect insuffisant de l’environnement et l’empiètement croissant sur le monde naturel ont accru notre vulnérabilité aux nouveaux virus et exacerbent l’urgence climatique. Bien que le lien entre les dépenses de défense et l’urgence climatique ne soit pas aussi évident que celui entre la défense et la santé, ces deux domaines sont tout de même étroitement liés. Les budgets militaires et d’armement sont également des facteurs majeurs qui influencent à la fois le rythme et la gravité du changement climatique. Si nous n’adressons pas ces questions comme étroitement liées l’une à l’autre, nous ne pourrons pas résoudre – ni même atténuer – notre crise climatique.

Toutefois, étant donné que des problèmes aussi complexes et immenses peuvent difficilement être couverts de manière adéquate dans un article aussi court, nous ne pouvons ici qu’attirer l’attention sur certaines des questions en jeu.

Qui sont les principaux pollueurs ?

Des recherches ont montré que l’industrie de la défense est très polluante : par exemple, une étude de 2019 de l’université de Brown a montré que le Pentagone était à lui seul plus polluant que le Portugal. Ce n’est pas un résultat uniquement étatsunien : chaque pays doté d’une industrie de défense importante produit des émissions de CO2 significatives. Cependant, maintenant que les préoccupations environnementales sont relativement répandues dans la plupart des pays membres de l’OCDE, l’industrie de la défense tente de se blanchir. Chaque grande entreprise d’armement cherche désespérément à réduire son empreinte carbone afin d’apaiser de potentielles critiques.

Et ensuite ?

Merriam-Webster définit le complexe militaro-industriel comme suit :

“une alliance informelle entre l’armée et les ministères concernés d’un côté et les industries de la défense de l’autre, censée influencer la politique du gouvernement”.

Cartoon by Erik Dries. See more at StopFuellingWar.org

L’armée et l’industrie de l’armement sont bien conscientes qu’elles doivent ternir leur réputation douteuse lorsqu’il s’agit d’appuyer la dégradation de l’environnement. Pour ce faire, ils ont décidé de se lancer dans le blanchiment écologique (« greenwashing ») : la course est désormais lancée pour développer la prochaine génération de nouvelles armes éco-responsables.

Mais attention aux contradictions flagrantes où des politiques concurrentes s’annulent mutuellement.

Contradiction A

Imaginez ce scénario : une grande partie des ventes d’armes européennes et étatsuniennes est destinée au Moyen-Orient, où les tensions sont vives et où les conflits semblent interminables. L’argument est le suivant : nous, Occidentaux, devons vendre des armes à des pays qui violent les droits humains comme l’Arabie saoudite et ses alliés car nous sommes dépendants du pétrole de l’OPEP – qui est, bien sûr, responsable de la pollution. Ainsi, alors que nous vendons avec empressement aux pays sources qui nous fournissent ce qui pollue, nous proclamons en même temps haut et fort notre engagement à produire de nouvelles armes éco-responsables, qui sont à la fois bienveillantes et très rentables.

…Contradiction B

Les pays achètent souvent des armes parce qu’ils ont l’intention d’aller à la guerre ou sont déjà impliqués dans des conflits. Mais les guerres, même celles qui utilisent des avions de combat à faible empreinte carbone, entraînent une destruction massive des infrastructures (sans parler des morts et de l’effondrement économique qui en résultent). Au lendemain des conflits, la reconstruction, une fois la trêve conclue, nécessite une quantité énorme de ressources rares. Les besoins en acier et en béton pour la construction de routes et de bâtiments dans un contexte d’après-guerre sont énormes et garantissent une plus grande pollution. Mais alors, qui a dit que la guerre était éco-responsable ?

Arguments circulaires

Nous savons déjà que l’aggravation des conditions climatiques provoquera inévitablement des conflits entre des groupes qui se disputeront des ressources rares, en particulier la terre et l’eau. À mesure que la désertification s’étend dans les pays du Sud et que l’agriculture de subsistance devient pratiquement impossible, les luttes acharnées deviendront de plus en plus fréquentes. Les conflits créent des réfugiés qui cherchent désespérément un moyen de subsistance et de survie. De nombreux gouvernements occidentaux se préparent cyniquement à ce qu’ils craignent être un « raz-de-marée de réfugiés » en investissant dans plus d’armement, qu’il s’agisse de bateaux militaires, d’armement et/ou d’armées renforcées, afin d’empêcher à tout prix ces évadés d’entrer sur le territoire. Pourtant, en détournant ces mêmes dépenses de « défense » pour lutter contre la dégradation du climat, on pourrait en atténuer les effets les plus désastreux et faire en sorte que les gens n’aient pas besoin de fuir.

Qui sont les gagnants et les perdants de cette campagne pour la « sécurité » ?

Le SIPRI (l’Institut international de recherche pour la paix de Stockholm) a noté dans son rapport 2020 que les dépenses militaires ont connu leur plus forte augmentation en l’espace de dix ans, s’élevant à 1 917 milliards de dollars en 2019 – c’est un montant stupéfiant de 1 917 000 000 000 dollars ! C’est environ 253 dollars pour chaque personne vivante sur cette planète. Y compris ceux qui meurent de faim avec moins d’un dollar par jour.

Alors, qui précisément a bénéficié des énormes dépenses mondiales en matière d’armement ? Pas les citoyens des pays producteurs d’armes qui étaient les bénéficiaires supposés des grands budgets de la défense, comme l’a montré l’expérience mondiale du Covid-19. Pas les victimes de la guerre qui meurent par centaines de milliers non seulement à cause des bombes et autres armes, mais qui doivent maintenant faire face à des souffrances supplémentaires inimaginables dues à la famine et aux maladies provoquées par la guerre (sans même parler du Covid-19) parce que leurs gouvernements-dictateurs ont consacré leurs budgets nationaux à l’armement plutôt qu’aux soins de santé ou au soutien de l’agriculture. On estime à plus de 100 000 le nombre de morts au Yémen, sans compter les 85 000 personnes qui, selon les estimations, sont mortes de la famine liée à la guerre.

Il reste donc les producteurs et les vendeurs d’armes. Ce sont les seuls qui restent en tant que véritables bénéficiaires – les véritables gagnants – qui ont habilement réussi à récolter des milliards d’euros de subventions, des milliards d’euros de ventes, ainsi que des pots-de-vin illégaux, le tout obtenu en colportant la mort sous le couvert de la « sécurité ».

Et c’est pourquoi Eurosatory ne devrait plus jamais ouvrir ses portes.

Karen King

Stop Fuelling War

Read this blog in English

***Featured Image: Credit to https://stopfuellingwar.org/fr/

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s

<span>%d</span> bloggers like this: