Les gouvernements français et britanniques se livrent à une ‘guerre des cultures’

Header image: @ev via Unsplash

La semaine passée le gouvernement britannique a proposé une loi sur la liberté d’expression afin de remédier à ce qu’il décrit comme « l’effet paralysant sur les campus d’une censure et d’un silence inacceptables ». Toute personne qui pourrait raisonnablement considérer qu’on lui a refusé une tribune pour s’exprimer aurait ainsi une base juridique pour demander réparation, avec les conseils d’un nouveau ‘champion de la liberté d’expression’ nommé par le gouvernement.

Parmi les diverses réactions, beaucoup ont affirmé qu’il n’y avait en réalité que très peu d’universités ou de syndicats étudiants où des intervenants controversés avaient été empêchés de s’exprimer. Mais si de tels incidents sont si rares pourquoi le gouvernement britannique proposerait-t-il des mesures aussi conséquentes et les lancerait-il avec la fanfare d’une annonce politique majeure ?

La semaine dernière, en France, dans une interview sur CNews, la Ministre de l’Éducation Supérieure Frédérique Vidal a déclaré, « Moi, je pense que l’islamo-gauchisme gangrène la société dans son ensemble et que l’université n’est pas imperméable et fait partie de la société ». Elle a déclaré qu’elle allait demander une enquête du CNRS (Centre National pour la Recherche Scientifique) et d’autres organismes universitaires, portant sur les recherches entreprises sur les questions raciales ainsi que sur la politique coloniale de la France. Le terme ‘islamo-gauchisme’ a été principalement utilisé par l’extrême-droite pour discréditer la parole de ceux qui défendent les droits humains, notamment à plusieurs reprises contre l’un des co-auteurs de ce blog.

Le chercheurs et militants antiracistes ont été particulièrement visés par le terme ‘islamo-gauchisme’, notamment par ceux qui craignent qu’une meilleure compréhension par le grand public de la manière dont la France a acquis ses richesses au cours des siècles derniers ne compromette les principes fondamentaux de l’identité française qui unissent l’ensemble de la société. Cependant, il s’agit d’un terme erroné et provocateur qui ne fera que semer davantage de divisions.

Le CNRS a accepté de se charger de l’enquête de la Ministre mais a clairement exprimé son désaccord vis-à-vis des tentatives de délégitimer les études postcoloniales et d’autres domaines de recherche. La Conférence des Présidents d’Universités (CPU) a réagi très rapidement en qualifiant les commentaires de la Ministre et la tempête médiatique qui en a résulté de « polémique stérile ».

La polarisation : les médias et le gouvernement

Le porte-parole du gouvernement français, Gabriel Attal, a également réagi rapidement pour rassurer les critiques, sur le fait que le gouvernement croyait en l’importance de l’indépendance de la recherche académique. Cependant, à ce moment-là, la polémique était déjà diffusée 24 heures sur 24 dans les médias. Les politiciens ont été interpellés de toute part, devant se placer d’un côté ou de l’autre dès qu’ils prenaient la parole. De même, le grand public est assailli de messages sur Facebook à partager, ce qui l’entraîne davantage dans une ‘guerre des cultures’, dont les termes sont définis par des élites adoptant comme stratégie ‘diviser pour mieux régner’.

Cela arrive à un moment très difficile pour la France. Un nombre toujours croissant d’actes violents très médiatisés ont été commis par des jeunes hommes (notamment l’assassinat de Samuel Paty, un enseignant tué en Octobre par un homme qui pensait qu’il avait insulté Dieu en montrant des caricatures lors d’un cours sur la liberté d’expression). En réaction, l’Assemblée Nationale française a adopté en première lecture le Projet de loi confortant les principes républicains, aussi connu sous le nom de Loi contre les séparatismes, qui inclut différentes mesures pouvant limiter la liberté d’association (ainsi que des mesures plus encourageantes contre les discours de haine en ligne).


Plusieurs affaires de violences policières contre des personnes racisées ont également été filmées en France au cours des derniers mois et diffusées sur les réseaux sociaux. Une des rares affaires reprise par la presse internationale est celle du producteur de musique Michel Zecler, dont le passage à tabac par quatre policiers a été enregistré. Ces derniers auraient ensuite falsifié leurs déclarations avant que les images de la caméra de surveillance ne révèlent que leurs récits étaient faux. La dimension raciale de ces incidents a donné une tribune aux militants antiracistes pour attirer l’attention sur les origines coloniales du maintien de l’ordre en France.

Afin de démontrer son soutien à la police, le gouvernement français a introduit le projet de Loi Sécurité Globale, qui, entre autres choses, limitera le droit à publier ou diffuser des images des policiers et gendarmes en service. Comme nous l’avons vu ces dernières années aux États-Unis, cette tactique demande au public de faire un faux choix entre la vie des personnes noires et celle des forces de l’ordre. Le gouvernement poursuit ses efforts malgré les critiques de nombreuses organisations dont le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits humains. Cela n’est peut-être pas si surprenant que ça, car de telles mesures envoient un signal fort à l’électorat quant au camp dans lequel se trouve le gouvernement dans cette ‘guerre des cultures’ imaginée, un peu plus d’un an avant les élections présidentielles françaises.

De retour en Grande-Bretagne il semble qu’en exagérant ainsi la menace qui pèserait sur la liberté d’expression dans les universités, le gouvernement a pu dominer la scène médiatique, en décidant exactement où se trouve la ligne de démarcation entre ceux qui sont d’accord avec lui et ceux qui ne le seraient pas. Le résultat a été de créer et de renforcer la perception de certains segments de l’électorat que le gouvernement est de leur côté, en les protégeant d’une minorité radicale imaginaire, qui chercherait à saper les notions de sécurité, genre, empire, moralité économique, etc. qui ont longtemps fait preuve de ‘bon sens’.

Les récentes propositions de nominations gouvernementales à des postes culturellement et politiquement influents, comme la présidence du régulateur britannique des communications Ofcom, donnent l’impression d’une stratégie gouvernementale plus large. Nous avons aussi été témoins du développement de politiques délibérément et visiblement hostiles envers les demandeurs d’asile. Et ces dernières semaines, des instructions ont été données aux ministres pour qu’ils installent des drapeaux britanniques dans leurs maisons afin qu’ils puissent se mettre devant lors d’interviews télévisées confinées – puisqu’ils proclament que ce gouvernement ne permettra pas aux institutions publiques de ‘réécrire l’histoire’ en évaluant leurs liens coloniaux.

Ces derniers jours, le gouvernement britannique a également annoncé la nomination de William Shawcross afin de réviser Prevent, son programme pour identifier et enrayer l’extrémisme violent. Shawcross a été critiqué pour ses remarques à propos de l’islam, et Amnesty International et d’autres organisations sur les droits humains ont dit de cette nomination « Il est évident que le gouvernement a l’intention d’utiliser cette révision afin de blanchir cette stratégie et de l’exempter de reproches, sans interroger, en toute bonne foi, son impact sur les droits humains et les libertés fondamentales ». Cette histoire, et les réactions qu’elle a suscitées, génèrent des articles de journaux et des débats à la radio qui ne vont que renforcer la perception publique selon laquelle le gouvernement croit en une politique antiterroriste sévère contrairement à ceux qui sont naïfs en ce qui concerne la sécurité.

image: JMacPherson via CreativeCommons

Résister

Il n’est pas facile de savoir comment nous pouvons empêcher que les politiques européennes ne soient davantage entraînées dans une ‘guerre des cultures’. Le comédien Stewart Lee est souvent sollicité pour donner son avis sur des articles d’information qui n’ont que peu de fondement dans les faits, mais qui cherchent en fait à provoquer un conflit social. Son conseil est de ne pas s’engager.

Lee décrit les tactiques des partisans d’une ‘guerre des cultures’ comme étant d’essayer de « vous pousser à réagir d’une manière ou d’une autre, et s’ils peuvent faire en sorte de vous faire réagir avec colère vous devenez une caricature de l’homme noir énervé, des femmes noires prétentieuses, ou de l’allié de gauche pathétique, caricature qui est isolée et qu’on fait circuler partout… Évitez d’être ainsi echauffé parce que c’est exactement ce qu’ils veulent. Ils fabriquent cette guerre des cultures, ils inventent l’histoire et ensuite ils s’attendent à que quelqu’un dise quelque chose sans retenue, parce qu’ils ont été échauffés et c’est une stratégie qu’ils ont appris de Trump ».

Une ‘guerre des cultures’ ne fera que nuire à la France et à la Grande-Bretagne. Ce n’est pas cela vivre en paix, ce n’est pas cela la communauté bien-aimée. Ce n’est pas ce que nous voulons en tant que personnes croyantes ou de personnes avec des valeurs humanistes ou laïques. Ne nous engageons pas sur ces termes, mais encadrons des conversations qui permettent de panser les blessures de la société.

Clémence Buchet–Couzy and Andrew Lane

Le plus grand service qu’on puisse rendre à la raison, c’est de la présenter de sang-froid ; et ceux qui défendent la vérité avec trop de chaleur, lui font souvent plus de tort que ses adversaires mêmes.

William Penn, 1644-1718

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