Arrêtez de parler de violences policières ! – Le musellement des voix qui dénoncent l’usage excessif de la force par les forces de l’ordre en France

Le déni

Plusieurs responsables publics nient l’existence de violences policières en France. Ce déni reflète les tentatives visant à mettre un terme au débat public croissant sur l’usage excessif de la force par la police, qui est devenu plus visible depuis le Mouvement des Gilets Jaunes en 2018. En mars 2019, lors du Grand Débat National à Gréoux-les-Bains, le président Emmanuel Macron a déclaré à son auditoire : « Ne parlez pas de répression ou de violences policières. Ces mots sont inacceptables dans un État de droit. Vous parlez de répression. Je dis que c’est faux. » De même, lors d’un entretien avec France Inter en mars 2019, Christopher Castaner, président du groupe La République en Marche (LREM) à l’Assemblée nationale, a déclaré “il faut arrêter de parler de violences policières.” L’audition de Gérald Darmanin, le ministre français de l’intérieur, devant la Commission des lois de l’Assemblée nationale en novembre 2020 résume bien cette tendance à nier et à minimiser les expériences de brutalité policière et de racisme et à défendre excessivement la police.

Bien que les images de violences policières circulent plus que jamais depuis le Mouvement des Gilets Jaunes, les groupes racisés ont, depuis longtemps, dénoncé la brutalité et le racisme des forces de l’ordre dont ils sont victimes. La violence et la discrimination policières sont manifestes dans les interactions quotidiennes entre les agents de la force publique et les personnes racisées et font partie d’un racisme systémique. Pourtant, il y a aussi un déni de la question du ‘racisme’ en France. Sous couvert de la notion d’universalisme, les responsables politiques refusent de lancer un débat sur l’injustice raciale en France.

Face aux images indéniables de brutalité policière, les agents impliqués sont traités de ‘brebis galeuses’. L’idée que la violence policière puisse être systémique est écartée. Cette tentative de mettre un terme à la conversation sur l’usage excessif de la force par la police peut être considérée comme faisant partie de la dérive autoritaire plus large du gouvernement, illustrée, par exemple, par l’introduction à l’Assemblée Nationale du projet de loi sur la Sécurité Globale. Ce projet de loi, qui a suscité l’inquiétude de diverses organisations, dont le Haut-Commissariat des Nations Unies aux Droits de l’Homme, vise à restreindre le droit des personnes à filmer la police (A l’air libre 12/01/2021; The New York Times 15/11/2020The New York Times 25/11/2020; Médiapart 21/11/2020; Médiapart 24/11/2020; The Guardian 09/11/2020; Libération 24/11/2020).

Violences policières : un problème systémique?

Malgré ce déni, l’usage excessif de la force par les forces de l’ordre contre les manifestants, les groupes racisés ainsi que les migrants et les demandeurs d’asile en France a été largement documenté ces dernières années (Libération 24/11/2020 ; Human Rights Watch 25/11/2020; Ouest-France 26/11/2020; À l’air libre 13/01/2021; À l’air libre 15/02/2021).  Des cas – tels que l’agression du producteur Michel Zecler en novembre 2020 ainsi que les attaques contre le militant écologiste Keziah Nuissier en juillet 2020 ou Théodore Luhaka en 2017 – illustrent l’intersection entre violences policières et racisme en France.

Les tentatives visant à faire taire les voix des victimes de la violence policière se sont heurtées à la résistance de la société civile, qui s’est emparée des plateformes des réseaux sociaux pour documenter et signaler les cas de violences policières. Ces plateformes ont également été l’occasion pour les victimes de violences policières de raconter leur histoire.  Par exemple, le journaliste David Dufresne a compilé sur Twitter des exemples de violences policières lors de diverses manifestations à travers la France sous le nom de #Allô Place Beauvau ? Depuis le début du Mouvement des Gilets Jaunes jusqu’au mois dernier.

Source : Allô Place Beauvau : nous sommes à l’écoute | Panoramiques | Mediapart

Cette violence a été facilitée par une impunité généralisée. Par exemple, sur 73 plaintes suivies par la plateforme #Allô Place Beauvau, il n’y a eu que 5 condamnations. Plusieurs personnes ont l’impression que la parole des policiers a plus de valeur que celle des civils. L’indépendance, l’impartialité, et l’efficacité des mécanismes de responsabilisation actuels sont également régulièrement remises en question (Médipart 12/06/2020; Libération 24/11/2020; Ouest-France 26/11/2020). Les nombreuses campagnes sur les réseaux sociaux pour demander justice – telles que #JusticepourAdama, #QuiNousProtègeDeLaPolice ou #PasDeJusticePasDePaix – illustrent cette perception selon laquelle la police est rarement tenue responsable de ses fautes.

Prochaines étapes et questions supplémentaires

La conversation actuelle en France montre combien il est important de recueillir systématiquement des données sur les cas de violences policières, y compris les données sur les questions raciales. Le manque de données et de chiffres ouvre la voie à la spéculation et à la manipulation des informations. Ce débat met également en évidence la nécessité de disposer de mécanismes de responsabilisation externes, indépendants et impartiaux auxquels les victimes peuvent se référer afin de porter plainte. Ces mécanismes externes permettraient également aux lanceurs d’alerte au sein de la police de fournir des preuves de mauvaise conduite sans craindre des répercussions négatives.

En outre, le musellement des voix qui dénoncent les violences policières démontre la valeur du maintien du droit des personnes à filmer la police. En effet, comme l’affirme David Perrotin, journaliste indépendant, « en France, quand il n’y a pas d’image, on ne croit pas les victimes… parole contre parole, on croit la police. » Par exemple, les tentatives pour couvrir l’agression du producteur de musique Michel Zecler en novembre 2020 n’ont échoué que grâce aux images. Cette discussion soulève des questions sur le contrat social et le type de société dans lequel nous voulons vivre. Elle soulève également la question de l’efficacité du recours à la violence comme un outil efficace de résolution des problèmes. 

Enfin, la visibilité accrue de la violence policière lorsque celle-ci s’est abattue sur des corps ‘blancs’ lors de Mouvement des Gilets Jaunes, alors qu’il y avait une certaine ambivalence ou tolérance chez beaucoup de gens lorsque cette violence était dirigée contre des groupes racisés, montre qu’il y a un besoin urgent de discuter et de lutter contre l’injustice raciale, afin que la France puisse vraiment être à la hauteur de ses principes d’égalité, de fraternité et de liberté.

Écrit par un soutien de QCEA qui a demandé à rester anonyme en raison de sa situation professionnelle.

Quelques publications du QCEA sur les violences policières et le racisme en Europe

(2020) Filmer la police en Europe. Le début d’une réponse aux violences policières ou une distraction par rapport aux questions plus profondes?

(2019) Pour une police plus humaine. Vers un service public plus juste.

(2019) Il n’y a pas de raccourci vers un monde sans racisme.

(2017) Race and Privilege in Europe.  

(2017) Police violence proves why Europe needs its Human Rights convention.

(2015) Hate Crime against racial and religious groups in the EU: Prevention and Restoration.

(2015) Black Lives Matter in Europe.

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