Pourquoi la compassion doit être au coeur de notre réponse aux traversées de la Manche

Au cours des derniers mois des centaines de bateaux fragiles et surchargés ont effectué la périlleuse traversée de la Manche à la recherche d’un refuge. Pour beaucoup des hommes, femmes et enfants à bord il s’agit de la dernière étape d’un voyage dangereux qui leur a pris des mois voire des années. Ils ont fui des pays en guerre comme la Syrie, le Soudan, la Libye et l’Irak, ou des États répressifs comme l’Érythrée, ou encore des pays comme le Mali où le changement climatique et les troubles politiques mettent leurs vies en danger.

Certains cherchent à rejoindre le Royaume-Uni parce qu’ils y ont des liens, peut-être à travers notre histoire coloniale, certains parce qu’ils parlent anglais et ont des compétences à offrir et d’autres parce qu’ils croient que le Royaume-Uni est un pays démocratique qui respecte les droits de l’homme.

Un langage déshumanisant

Le gouvernement a qualifié ces arrivées d’« envahisseurs » comme s’ils venaient pour faire la guerre plutôt que pour trouver refuge. La réponse choisie a été une réponse militaire, faisant appel à la Marine pour tenter de bloquer les traversées. Le Premier Ministre a déclaré que les tentatives de traverser la Manche sont « une chose très mauvaise, stupide, dangereuse et criminelle ». Le gouvernement et les médias ont tous deux qualifié les traversées et ceux qui les faisaient d’« illégaux », affirmant que la France devrait exercer un contrôle plus fort, « afin de stopper le flux de migrants illégaux » selon les dires de la Ministre Helen Whately.

C’est un langage incendiaire et trompeur, qui s’ancre dans une longue histoire de mythes et de désinformation. Il n’est pas illégal de demander l’asile et les personnes empruntent des routes dangereuses parce qu’il n’existe pas de routes sûres.

Le besoin d’avoir des routes sûres

Le programme de réinstallation des réfugiés, que nous connaissons pour la plupart d’entre nous, et qui prend en charge des personnes sectionnées par le HCR, est actuellement suspendu à cause de la pandémie. Les hommes, femmes et enfants dont nous entendons parler n’ont aucun moyen légitime de demander l’asile ici à moins qu’ils ne mettent les pieds dans le pays. La Ministre britannique de l’Intérieur a blâmé les gangs criminels, et il ne fait aucun doute que les besoins de ces demandeurs d’asile vulnérables ont été exploités par ceux cherchant une opportunité commerciale. (Le prix d’une place sur le bateau d’un trafiquant est bien plus élevé que le coût d’un billet de ferry ou d’avion). Le moyen le plus efficace pour contrer ceux qui exploitent les demandeurs d’asile serait de créer des parcours réguliers, sûrs et légaux.

Il y a un fossé entre le discours et la réalité. Sur les chiffres par exemples, on nous donne l’impression que le Royaume-Uni est la destination de choix, le gouvernement affirmant que les demandeurs d’asile devraient demander l’asile dans le premier pays sûr qu’ils atteignent. En réalité beaucoup le font. Care4Calais a montré que pour 100 personnes entamant les procédures de demande d’asile, seulement 5 veulent aller au Royaume-Uni.

Surmonter un environnement hostile

Il existe une culture de l’incrédulité, qui remet en question les récits des réfugiés. Néanmoins, cette année, jusqu’en mars 2020, plus de la moitié des premières demandes d’asile ont abouti. En appel, ce nombre a considérablement augmenté, démontrant les raisons légitimes de demander l’asile face à un environnement hostile dont l’effet dévastateur a été constaté lors du scandale Windrush (un scandale politique de 2018, concernant des personnes qui ont été emprisonnées à tort, privées de leurs droits légaux, menacées d’être déportées, et, au moins 83 cas de personnes expulsés à tort du Royaume-Uni par le Ministère de l’Intérieur).

Un jeune, appelons-le Abdul, a raconté à un Quaker impliqué dans l’appui à l’asile,

« Il n’y a aucune possibilité ici. J’ai mis la main [empreintes digitales prises lors de la première déclaration d’intention à demander l’asile en Europe] en Suisse il y a trois ans, j’ai appris l’allemand et j’ai travaillé mais ma demande d’asile a été rejetée. Ce n’est pas sûr pour moi de retourner au Soudan, quel choix j’ai ? Il n’y a pas de vie possible ici à vivre dans la rue sans papiers.

« Pourquoi je ne peux pas demander si le Royaume-Uni veut de moi ? Beaucoup de gens dans mon village portent les noms des Britanniques qui nous ont pris la terre avant, vos grands-pères, James, Williams. Beaucoup portent ces noms.

« Traverser l’eau était très mauvais, mais pas comme avant, pas comme venir en Libye-Italie

« Maintenant nous sommes ici. Nous attendons pour notre avenir. Beaucoup disent que nous allons être ramenés en France, mais que pouvons-nous y faire ? On attend juste dans la chambre. »

Que pouvons-nous faire ?

En tant que Quakers, guidés par nos témoignages sur la vérité et l’égalité, nous pouvons commencer par remettre en question le langage incendiaire et contrer les mensonges partout où nous les entendons. Avec d’autres communautés religieuses. En Grande-Bretagne, nous avons beaucoup d’expérience grâce à notre Sanctuary Meetings Network et au travail du Quaker Asylum and Refugee Network. Dire la vérité compte. Le sauvetage en mer est un impératif moral et une obligation légale. Offrir un accueil chaleureux aux personnes qui souffrent et répondre à leurs besoins de protection est notre témoignage.

Comme le dit le Windrush Lessons Learned review, le Ministère de l’Intérieur britannique « doit changer sa culture afin de reconnaître que la migration et plus largement la politique intérieure concerne les personnes, et quel que soit son objectif, elle doit être enracinée dans la notion d’humanité ». Ces leçons doivent encore être apprises. Nous devons continuer à plaider et – avec d’autres – à oeuvrer pour inclure la justice et la compassion dans les politiques et les pratiques d’asile.

Bridget Walker

(et Quaker Asylum and Refugee Network Steering Committee)

[Traduction: Clémence Buchet-Couzy, Quaker Council for European Affairs]

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SmallBoat no red cross
Les gens empruntent des routes dangereuses parce que des routes sûres ne sont pas disponibles. Image: Martin Leng, Quaker Council for European Affairs

 

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